Texte de la Tribune des Directeurs et Directrices d’unités, publié le 21/04/26 dans le journal Libération.
Si rien n’est fait, le déclin de la recherche française risque de bien avoir lieu
Le 24 mars 2026, les directions laboratoires du CNRS ont reçu une notification d’un genre particulier : une partie de leurs crédits de fonctionnement annuels leur serait retirée d’ici quelques jours, alors qu’une première ponction avait déjà eu lieu il y a quelques semaines. Pas en raison d’une mauvaise gestion ou d’une évaluation scientifique mais d’une injonction du cabinet du Premier ministre imposant au CNRS une économie de 20 millions d’euros. Les laboratoires subissent ainsi des baisses de crédits de fonctionnement pouvant aller jusqu’à 20%.
Pourtant, la Cour des comptes qualifiait, en 2025, la situation financière du CNRS de globalement saine, notant la capacité de l’établissement à constituer des réserves en anticipation des contraintes à venir. Or, celles-ci se trouvent aujourd’hui systématiquement mobilisées pour compenser le désengagement constant de l’Etat et seront épuisées d’ici la fin de l’année. En effet, depuis 2024, le CNRS avait dû compenser un surplus de charges de 506 millions d’euros (50 en 2024, 197 en 2025, 259 en 2026) qu’il a puisé sur son fonds de roulement pour limiter l’impact sur le fonctionnement des laboratoires.
La conduite de projets scientifiques en cours est clairement compromise, toutes disciplines confondues. Ce sont des équipements et infrastructures qu’on ne renouvelle ou ne maintient pas, des missions de terrain qu’on annule, des contrats de jeunes chercheurs supprimés. C’est le symptôme d’une politique qui, à force de coupes discrètes présentées comme techniques, est en train de défaire ce que des décennies ont construit : une recherche publique libre, diverse, ambitieuse.
Des baisses qui déstructurent la recherche depuis deux décennies
Ces baisses de moyens ont commencé bien avant les crises internationales récentes et s’inscrivent dans une démarche globale et multifacette qui déstructure le milieu français de la recherche et de l’enseignement supérieur depuis deux décennies. Citons par exemple : le manque de financement au sein des universités et des organismes nationaux de recherche.
Notons qu’aujourd’hui, la quasi-totalité des universités sont en déficit, le budget 2026 du CNRS étant lui-même en déficit de 259 millions d’euros ; la tentative de mise en place de «Keylabs» au CNRS, visant à identifier 20% de «super labos» devant bénéficier de 60% des moyens, que la mobilisation de la communauté scientifique a pu bloquer. Hélas, d’autres mécanismes de mise en concurrence délétère entre laboratoires sont en cours de mise en œuvre ; le glissement vers un financement par projets, pensé pour compenser la baisse des crédits récurrents. Ce n’est pas neutre car cela oriente la recherche vers les thématiques jugées prioritaires du moment – avec leurs «effets de mode» constatés – et exacerbe la compétition individuelle au détriment de l’émulation collective.
Ajoutons que ces baisses de crédit arbitraires interviennent alors que 7,8 milliards d’euros sont, par ailleurs, consacrés au crédit d’impôt recherche, accordé aux entreprises et souvent détourné comme niche fiscale. Ce dispositif ne remplit assurément pas son objectif qui est de soutenir la recherche.
La France revendique une recherche publique de qualité reposant sur la liberté d’investigation, la diversité des thématiques et des méthodes, la prévisibilité des moyens dans la durée et une recherche qui s’articule depuis des décennies dans des Unités mixtes de recherches (UMR) qui permettent une collaboration et une synergie effective entre le CNRS et les universités.
Ces conditions ne sont pas des privilèges mais une nécessité. Des financements stables et récurrents permettent d’engager des programmes de longue haleine, d’explorer des voies non balisées, de planifier la jouvence des équipements de recherche et de former des étudiants et des personnels dans un environnement intellectuellement exigeant et techniquement performant. Alors que les laboratoires ont besoin de prévisibilité, comment continuer à travailler sereinement lorsque l’État revoit chaque année à la baisse les budgets alloués aux organismes nationaux ou aux universités ?
Le financement quasi exclusif de la recherche sur appels à projets fragilise l’émergence de domaines à risques. Il réduit le temps que les personnels peuvent consacrer à la recherche elle-même. Il instaure enfin une précarité exacerbée pour les jeunes chercheurs, contraints d’enchaîner les contrats post-doctoraux avec peu d’espoir d’accéder à un recrutement pérenne.
Indispensable à l’avenir de la société tout entière
La recherche publique constitue un bien commun dont la valeur ne se mesure pas à l’échelle d’un exercice budgétaire. Elle est indispensable à l’avenir de la société tout entière et à la capacité d’une nation à produire les résultats fondamentaux qui seront l’innovation de demain ou après-demain. Les décisions prises aujourd’hui engagent la capacité scientifique du pays pour les décennies à venir.
Affichant des ambitions scientifiques de premier rang, la France ne consacre pourtant que 2,2% de son PIB à la recherche et au développement. Ce niveau, le même qu’en 1996, est loin de l’objectif européen de 3%, dont 1% réservé à la recherche publique, et très en deçà de la moyenne (2,7%) des pays de l’OCDE.
Dans un contexte mondial marqué par les attaques frontales contre la science, l’Assemblée des directions de laboratoires, association des directeurs et directrices de laboratoires de recherche publique, invite solennellement le gouvernement à joindre les actes à la volonté de maintenir l’excellence scientifique de notre pays via des financements qui constituent un investissement sur l’avenir de ses étudiants, de ses futurs chercheurs, de son industrie et de sa société. Dans le cas contraire, il faudra accepter que notre pays devienne rapidement une puissance scientifique de second rang.
Signataires :
Vincent Artero Co-trésorier de l’Assemblée des directions de laboratoires, directeur du laboratoire de chimie et biologie des Métaux, UMR 5249 Université Grenoble Alpes /CNRS/CEA Valérie Boussard Ancienne co-présidente de l’Assemblée des directions de laboratoires, directrice du laboratoire Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société, UMR 8533, CNRS /Université Paris Nanterre /Paris 1 Panthéon Sorbonne /Paris 8 Saint-Denis /Université Paris Saclay, Philippe Daniel Co-trésorier de l’Assemblée des directions de laboratoires, directeur de l’Institut des matériaux et molécules, UMR 6283, CNRS /Le Mans Université, Giancarlo Faini Ancien co-président de l’Assemblée des directions de laboratoires, ex-directeur du laboratoire C2N, UMR 9001, CNRS /Université Paris Sacaly /Université Paris Centre, Yan Axel Gómez Coutouly Cosecrétaire de l’Assemblée des directions de laboratoires, directeur du laboratoire Archéologie des Amériques, UMR 8096, CNRS /Paris 1 Panthéon Sorbonne, Fabrice Kordon Co-président de l’Assemblée des directions de laboratoires, directeur du LIP6, UMR 7606 CNRS/Sorbonne Université, Pierre Rabu Co-secrétaire de l’Assemblée des directions de laboratoires, directeur du laboratoire Institut de physique et chimie des matériaux, UMR 7504, CNRS /Université de Strasbourg, Eve Truilhé Co-présidente de l’Assemblée des directions de laboratoires, directrice du laboratoire DICE UMR 7318, CNRS /Aix-Marseille Université.
A la date de sa publication le 21 avril, 538 directeurs et directrices de laboratoires ont signé la tribune avec le lien ci- dessous :
https://framaforms.org/signature-de-la-tribune-de-ladl-le-declin-de-la-recherche-francaise- aura-bien-lieu-1776154880